
Le 43e Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie "Du bois dont on fait la Normandie", organisé par la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie avec le concours de la ville de Sées, du Conseil général de l’Orne et de la Société historique et archéologique de l’Orne se déroulera à Sées (Orne), du 15 au 19 octobre 2008.
Orientations de recherche, par Emmanuel Garnier (Maître de conférences d’histoire moderne, Centre de recherches d’histoire quantitative, Unité mixte de recherche – Université de Caen et CNRS – UMR 6583)
Plus de trente ans après le VIIIe congrès des sociétés archéologiques de Normandie consacré aux « Eaux et Forêts en Normandie », la rencontre organisée à Sées des 15 au 19 octobre 2008 ambitionne, sous l’intitulé « des bois dont on fait la Normandie », de prendre en considération la forêt dans toutes ses dimensions, qu’elles soient spatiales, temporelles ou écologiques. De tels choix traduisent une volonté affirmée d’associer à cette manifestation un panel d’intervenants variés et sans exclusive parmi lesquels figurent en bonne place les géographes, dans la tradition du pionnier de la biogéographie forestière Gérard Houzard, les ethnologues de la forêt, les historiens mais également les acteurs contemporains du monde forestier que sont les gestionnaires de l’Office National des Forêts et des Parcs Naturels Régionaux ainsi que les propriétaires privés. N’oublions pas que la province, souvent utilisée comme laboratoire sylvicole par les Capétiens puis les Bourbons, joua un rôle déterminant dans l’élaboration de la Grande ordonnance des Eaux et Forêts voulue par Colbert en 1669. Plus récemment, la filière-bois a connu depuis 1999, en Normandie comme ailleurs, de profonds bouleversements à la fois économiques et climatiques. Il semble donc indispensable d’aborder ces nouveaux défis lancés aux « hommes des bois » d’aujourd’hui à la lumière de l’expérience des disciplines géographique et historique. Ambitieuses certes, ces pistes s’imposent néanmoins pour une région souvent plus connue pour ses attraits littoraux et ses paysages bocagers que pour sa richesse ligneuse. Il importait donc de réhabiliter ces bois dont on fait aussi la Normandie …
Dans cette perspective, on privilégiera un certain nombre de questions non résolues ou peu abordées localement mais ayant fait connu d’importants renouvellements scientifiques à l’échelle nationale.
En premier lieu, quelle fut et quelle est aujourd’hui la place de la forêt dans l’espace normand ? Les formes et la chronologie de la colonisation laïque ou religieuse sont un préalable quand on sait les multiples traces toponymiques de défrichements dont nous avons hérité dans nos paysages. Il est de coutume de considérer que la phase de recul de l’arbre fut l’apanage des temps médiévaux. Qu’en est-il vraiment pour les temps modernes au cours desquels les effectifs ruraux et citadins grossissent et engendrent de nouveaux fronts pionniers en direction du domaine ligneux ? Les pratiques d’essartage et les usages agro-sylvo-pastoraux méritent une attention soutenue tans ils ont conditionné et structuré certains territoires et paysages régionaux. De la même manière, les communications consacrées aux « gens des bois », à leurs modes de vie, leur intégration (ou leur marginalisation sociale à partir d’exemples socio-professionnels précis (sabotiers, charbonniers, scieurs de long) sont attendues, y compris des témoignages d’anciens ayant vécu le quotidien d’homme des bois. Source de revenus appréciables en forêt privée et domaniale, les pratiques cynégétiques ne sauraient être oubliées, qu’il s’agisse de la traque des grands herbivores ou des prédateurs comme le loup, hôte familier des forêts normandes jusqu’au milieu du XIXe siècle.
Pour les époques médiévale, moderne et contemporaine, l’étude des modalités et des rythmes ayant fait passer la forêt normande du statut de « pays de cocagne » ouvert au plus grand nombre dans le cadre de la colonisation à un espace de plus en plus contrôlé par les propriétaires éminents que sont le Roi et la noblesse est espérée. La mise en place d’un corps de forestiers et l’élaboration puis l’application des premières mesures législatives à vocation fiscale sous l’impulsion de grands commis comme Hector de Chartres puis Colbert retiendront l’attention. Comment l’application de cette législation, à l’origine d’une remise en cause des droits d’usage inscrits dans les coutumes provinciales, fut-elle accueillie par les populations des campagnes et des villes ? A l’instar d’autres provinces comme l’Alsace, la France-Comté ou le Roussillon, les Normands fomentèrent-ils des troubles contre les objectifs centralisateurs du pouvoir ? Plus près de nous, le quotidien des agents de l’ONF, garants du code forestier, confrontés aux attentes divergentes des usagers issus des campagnes ou des mondes urbains apparaît bien comme un nouvel enjeu social.

Qui dit forêt sous-entend arbre. Aussi une approche entièrement consacrée aux sylvicultures semble relever de l’évidence à une époque où les gestionnaires privés et publics sont amenés à faire des choix décisifs engageant le patrimoine arboré pour un siècle et plus car tel est le pas de temps du forestier. Une fois de plus, l’éclairage historique servira de référence au débat contemporain. Plus simplement, il s’agit de savoir, du taillis ou de la futaie, qui l’emporta et si, localement et à l’initiative de quelques propriétaires ou forestiers, ne subsistèrent pas des savoir-faire sylvicoles autochtones comme le jardinage ou le furetage. L’intervention de gestionnaires actuels à la tête de forêts de tailles et de structures différentes permettrait de mieux comprendre que la tendance n’est plus aujourd’hui aux modèles massificateurs mais bien au contraire à une recherche d’adaptation et de pratiques sylvicoles plus proches de la nature.
Province frontière et foyer économique au service de Paris, la Normandie demanda depuis toujours beaucoup à ses forêts. Ainsi le rôle stratégique du matériau bois fut-il une réalité pluri-séculaire entre les attentes des arsenaux et celles des cités à chausser et à protéger contre la menace de la perfide Albion, toujours prompte à fondre sur les pays normands. L’origine, les essences et les qualités des bois de marine acheminés sur Rouen, le Havre et Cherbourg depuis le moyen âge ont pour ainsi dire été totalement oubliés alors même qu’ils ont contribué à la grande histoire de notre pays. Outre les « moulins » à bois ou à tan, les industries dévoreuses de bois eurent un impact décisif dans le modelage des paysages forestiers actuels. Si le bastion métallurgique normand est relativement bien connu (J.-F. Belhoste et Y. Lecherbonnier) il en est tout autre des consommations ligneuses des dizaines de verreries et forges disséminées un peu partout dans la province, à l’exception notable des recherches de G. Houzard pour Andaines et Ecouves. Comme faire également abstraction des impressionnants volumes de bois de feu d’origine normande consommés dans les villes des vallées de l’Orne et de la Seine jusqu’à Paris grâce au flottage ?
Enfin, le thème ne saurait être épuisé sans prendre en compte les enjeux plus purement environnementaux et en particulier le paramètre climatique qui, de nos jours, laisserait penser que l’arbre est menacé. Qu’en est-il en Normandie, entre les invasions des chenilles processionnaires du pin et le risque de tempête comme Lothar qui fit tant de mal en décembre 1999 ? Un tel débat n’aurait cependant que peu de sens s’il faisait l’économie de l’expérience historique. En effet, il paraît légitime de s’interroger sur l’impact que purent avoir des cycles climatiques aussi contrastés que l’optimum météorologique médiéval ou le petit âge glaciaire dont les traces multiples se lisent aisément dans les archives forestières. Déjà à cette époque, les forestiers ne furent-ils pas contraints d’adapter leurs méthodes en fonction des caprices de Dame nature ? A cet égard, l’histoire des tempêtes normandes, parfaitement envisageable entre les XVIe et XIXe siècles, peut certainement apporter aux décideurs du troisième millénaire des éléments de réflexion féconds dans le cadre de ce que les spécialistes appellent le Global Climatic Change.
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